Pour consolider leurs positions, les lignages royaux développèrent donc de nouvelles for¬ mes d'insertion dans la parenté cognatique en multipliant les alliances, en utilisant systéma¬ tiquement cadets et alliés pour contrôler les positions stratégiques et pour tenir l'aristocra- tiel.10 Le lignage ottonien y parvint mieux que les autres, et c'est sans doute l'une des raisons de l'échec lotharingien. Les Lotharingiens ont en effet raté le tournant des années 880-930. Ils se sont montrés incapables de choisir pour roi l'un des leurs, et même d'empêcher que leur regnum fût par¬ tagé en deux duchés. Je prendrai deux exemples qui me semblent révélateurs des blocages lotharingiens. Le premier concerne les événements de 900, le second ceux de 938-939. En 895, l'empereur Arnulf avait placé son fils Zwentibold comme roi de Lotharingie.11 Sous prétexte que Zwentibold s'était montré particulièrement odieux à l'égard de l'aristocratie, au groupe des Matfrid-Cérard-Odacar en particulier,12 les Lotharingiens abandonnèrent Zwentibold13 pour se rallier au nouveau roi de Germanie Louis le Jeune qui n'avait pourtant que sept ans.14 Les principes semblaient préférer un roi étranger, lointain, même s'il s'agis¬ sait d'un enfant, plutôt que de subir la tutelle d'un roi trop présent. En 911, ils firent appel à Charles le Simple contre le roi Conrad, puis à Henri 1er contre Charles le Simple, enfin à Louis IV contre Otton 1er... La révolte des Lotharingiens contre Otton, en 939, eut peut-être un caractère „national", mais les principes n'allèrent toujours pas au bout de leur logique. La révolte était conduite par le duc Giselbert, fils de Régnier 1er. En 929, son mariage avec Gerberge, fille du roi Henri 1er, avait sanctionné le rattachement de la Lotharingie à la Germanie, mais il permett¬ ait aussi d'espérer que la Lotharingie continuerait de constituer un regnum sous l'autorité d'un duc allié à la famille royale. Une fois mariée, Gerberge joua certainement le rôle que son père attendait d'elle, puisque Giselbert resta fidèle au roi de Germanie. Il demanda des prières pour le roi et les siens dans une entrée du Liber memorialis de l'abbaye lorraine de Remiremont, datée probablement de la première moitié des années 930.15 Les noms donnés aux enfants de Giselbert et de Gerberge révèlent également l'influence ottonienne: trois de leurs quatre enfants furent nommés d'après la famille maternelle. Le fils reçut le nom de son grand-père maternel, Henri; deux des filles reçurent des noms tirés de la famille ottonienne: 10 R. LE J AN, Famille et pouvoir ..., op. cit., chapitre XI . 11 REGINON, op.cit., a. 895, p. 606. 12 Zwentibold avait confisqué les honores des comtes Etienne, Odacar, Gérard et Matfrid, leur enlevant par la même occasion les monastères Sainte-Marie-ad-Horreum de Trêves et Saint-Pierre-aux-Nonains de Metz REGINON, a. 897, op.cit p. 607). En 898, il priva Régnier 1er de tous ses honores (Ibid, a, 898, p. 608) 13 REGINON, op.cit., a. 895, p. 606. 14 REGINON, a 900, p. 609. 15 Liber memorialis de Remiremont, fol. 6r, éd. E. HLAWITSCHKA, K. SCHMID, G. TELLEN- BACH, M.G.H. Libri memoriales et necrologia N.S. I, Dublin-Zurich 1979, p. 9: Domnus Gislebertus dux, qui pro remedium anime sue et seniori sui dumni Henrici et uxori sue et infantibus suis omnes heclesias sancti pétri nobis restituit. Dumnus Gislibertus dux cum omnibus fidelibus suis. Dumna Girberga. Ainricus. Haduidis... 73