que la guerre est "une révolte de la technique"4. Les deux occupations sur lesquelles nous avons travaillé, ces conséquences directes de la guerre, s’ajoutent au déploie¬ ment purement meurtrier de la production de masse pour donner un exutoire ar¬ chitectural à cette révolte, dans le prolongement direct de l’économie de guerre. Elles jouent ainsi un rôle d’accélérateur permettant aux apories des stratégies modernistes de se révéler, plusieurs décennies avant qu’elles deviennent manifestes, à l’échelle des territoires désormais pacifiques de l’Europe des années 1950 et 1960. Les deux guerres mondiales apparaissent comme des laboratoires de la modernisa¬ tion, des révélateurs des nouvelles politiques sociales centrées sur l’habitation, la santé et l’éducation, mais aussi des accélérateurs du progrès technique, stimulant de nouvel¬ les formes basées sur l’économie de l’espace et des matériaux, et aussi une nouvelle interprétation de la tradition architecturale, requise par les nationalismes en conflit. Lors de la Seconde Guerre mondiale, banc d’essai plus vaste que la première pour les nouvelles techniques de meurtre de masse, le Nazisme exige pour son eugénisme raciste, ses transferts de populations et ses déportations de masse l’apport des techni¬ ques de l’aménagement et du projet architectural. Les épisodes architecturaux sur lesquels la guerre débouche n’ont guère été étudiés à ce jour, si ce n’est ceux qui ont vu les usines d’armement tenter de se transformer en usines de maisons.5 Or, si l’on regarde les usines elles-mêmes, elles seront sans nul doute un champ d’expérimentation plus concret et plus important pour le fonctionna¬ lisme que les cités d’habitation, comme le travail. Pourtant, ces épisodes, absents pour des raisons compréhensibles, des histoires existantes, interviennent au terme de deux décennies d’affirmation des formes modernistes (1920 et 1930) et sont donc loin d’être restés imperméables aux nouvelles possibilités émergeant du champ de l’archi¬ tecture. Plus encore que d’une tache aveugle, il s’agit donc d’une sorte de chaînon manquant entre ces histoires. Les régions frontières L’architecture européenne du XXe siècle est traversée par une série de relations transnationales, que la guerre révèle de façon souvent brutale. Mais ces relations, qui peuvent être plus ou moins idéales et distantes, peuvent aussi se focaliser sur des territoires étroitement encadrés et disputés, à l’occasion, par exemple, des trois conflits opposant la France à l’Allemagne en 1870-1871, 1914-1918 et 1939-1945. De l’Alsace au pays de Bade, de la Sarre à la Rhénanie, ces territoires constituent une large région frontalière, une de ces aires de transit entre cultures où, comme Fernand Braudel l’a montré dès 1949 dans La Méditerranée, les phénomènes d’identité et de transfert se manifestent le plus clairement. Les occupations pourraient être définies, au fond, comme n’étant rien d’autre que la poursuite de la guerre par d’autres moyens, pour paraphraser l’aphorisme de Clausewitz d’une façon pas aussi illégitime que l’on pourrait le croire. Elles tendent à parachever les objectifs de la guerre, mais 4 Walter Benjamin, "L’oeuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique", in: L’homme, le langage, la culture, Paris, Denoël/Gonthier, 1971, p. 180. 5 Gilbert Herbert, The Dream of the Factory-Made House, Cambridge/Mass. 1984. 309