Regnum, principautés et lignages La consolidation idéologique des régna me paraît en effet étroitement liée à la constitution des principautés territoriales et à de nouvelles formes d'organisation de la parenté. C'est à la fin du IXe-début du Xe siècle, en gros dans les années 880-930, que se produisent en Fran- cie occidentale et en Germanie les concentrations territoriales qui vont donner naissance aux principautés et aux duchés, et à partir de là aux lignages princiers. Alors que dans la seconde moitié du IXe siècle, des groupes familiaux cognatiques dominai¬ ent l'espace d'une manière large et extensive, en Francie comme en Germanie, les honores ont été rassemblés par des familles qui se sont organisées en lignages hiérarchisés. On est passé d'une domination de l'espace et des hommes qui était extensive et cognatique à une domination concentrée et hiérarchisée.64 L'organisation des lignages princiers accompagna le développement d'une véritable cons¬ cience dynastique organisée autour d'un honor familial transmis en ligne directe. La for¬ mule gratia Dei cornes qu'on voit apparaître dans la titulature princière au début du Xe siècle exprimait la prétention des princes à tenir leur pourvoir de Dieu. L'apparition du titre comitissa pour désigner l'épouse du comte traduisait de son côté leur volonté de transmettre directement l'honneur familial à leurs héritiers par l'intermédiaire de leur épouse, associée à l'honor comme la reine l'était à l'honor royal. Mais la conscience dynastique ne suffisait pas. La force d'un lignage reposait sur sa capacité à utiliser toute la parenté, agnatique et cognatique, dans un système d'échanges horizon¬ taux et verticaux destinés à lui assurer la sécurité extérieure, par toute une série de mariages et de pactes d'amitié, et la puissance intérieure, par l'utilisation de la parenté cognatique et de la fidélité. Ainsi s'organisèrent en Francie le lignage robertien, le lignage flamand ou celui des Foulques-Geoffroy en Anjou. Contrairement à une idée couramment admise, la constitution des principautés territoriales liée à l'organisation des lignages princiers n'est pas à l'origine du déclin de la royauté, elle a au contraire permis d'assurer la survie et la con¬ solidation des régna... Il me semble donc que la haute aristocratie lotharingienne a raté le virage du Xe siècle, parce qu'elle n'est pas parvenue à organiser des principautés, perdant ainsi ses chances de maintenir l'identité du regnum Lotharii. Dans la Lotharingie carolingienne de la fin du IXe siècle, deux groupes semblaient dominer l'aristocratie: les Régnier-Giselbert au nord (tableau n° 8), les Gérard-Matfrid-Odacar au sud. Les deux groupes avaient scellé des alliances matrimoniales qui étaient autant de pac¬ tes de sécurité et devaient assurer l'équilibre politique du regnum: le comte Odacar avait sans doute épousé la soeur du comte Régnier 1er.65 De cette union serait né le comte Wigeric dont les descendants allaient dominer l'Ardenne au Xe siècle.66 64 R. LE JAN, Famille et pouvoir, op. cit., chapitre XI. 65 Régnier 1er était fils du comte mosan Giselbert et d'une fille de Lothaire 1er. 66 Sur la filiation de Wigeric, U. N ON N, „Die gefälschten Urkunden des Grafen Widerich für das Klo¬ ster Hastière und die Vorfahren der Grafen von Luxemburg", Rheinische Vierteljahrsblätter 42 (1978), p. 52-62. Sur la famille d'Ardenne, voir M. PARISSE, Généalogie de la maison d'Ardenne, La Maison d'Ardenne aux Xe et Xle siècles. Actes des Journées lotharingiennes 24-26 octobre 1980, éd. M. Parisse, Luxembourg 1980, p. 9-41. 80