l'immortalité 139 l’esprit lui-même qui, comme je l’ai dit, ne saurait poser la multiplicité sans l’unifier dans l’acte qui la pose, ne pou- vant ainsi donner la vie sans donner la mort. Une vie qui ne comporterait pas la mort de l’objet posé par l’esprit comporterait inévitablement l’abandon de ce même objet de la part de l’esprit, et serait en somme une vie pétrifiée, la mort absolue. La véritable vie s’identifie au contraire avec la mort ; aussi l’immortalité du multiple composé des choses et des hommes (qui sont aussi des choses puisqu’on peut les compter), est-elle précisément dans leur éternelle mortalité. 17. L’individu immortel. — L’individu est-il donc mor- tel ou immortel ? L’individu d’Aristote, qui est aussi celui de la pensée ordì naire, est mortel ; c’est-à-dire que son immor- talité consiste dans sa mortalité ; parce que sa réalité est dans l’esprit qui est immortel. Mais l’individu est immortel en tant qu’acte spirituel, en tant qu’individu s’individua- lisant. Aussi le règne de l’immortalité se trouve-t-il dans l’acte de l’esprit en tant qu’acte pur, hors duquel il n’existe que des abstractions. Si l’homme n’était pas cet acte, et ne se sentait pas comme il le fait, encore que ce soit confusément, dans cet être immortel qui est le sien, il ne pourrait pas vivre. Il ne pourrait absolument pas vivre, car il tomberait dans un scepticisme absolu et pra- tique, qui ne serait pas la simple tentative de ne plus penser qu’a toujours été le scepticisme théorique ou abstrait dont a si souvent été l’âme humaine, mais la suspension effective du penser, de ce penser qui ne per- met de percevoir que la vérité dans le monde de l’étemel. Mais peut-on être et ne pas penser, si être n’est au fond que penser, ou plus exactement, se penser ? L’éner- gie qui soutient la vie est précisément la conscience du divin et de l’éternel, qui permettent de jeter du haut de la vie immortelle des regards vers la mort et la disparition de tout ce qui est caduc.