136 l’esprit, acte pur est une chef-d’œuvre. Mais comment est-elle immortelle ? Comme une des œuvres d’art chronologiquement déter- minées dans sa série ? Comme un fait ? Evidemment non. Son immortalité vient de l'esprit qui la soustrait à la multiplicité ; la soustrait, par exemple, en l'apprenant, l’appréciant ; en la créant de nouveau en lui-même par un acte créateur à travers lequel seulement l’œuvre d'art peut atteindre sa réalité actuelle : réalité sans antécédents ni conséquents, unique de cette unité qui domine le temps en triomphant de lui par le jugement sur la valeur de l'œuvre examinée, et ce jugement est immanent à l'acte créateur. Et si on ne contemplait pas cette œuvre, si on ne la créait pas nouvellement ? L’hypothèse détruit le problème, il s’agit ici de comprendre l’immortalité de l’art qui est, et l’art n’est qu’autant qu’on le connaît, l'art n’est que pour nous. 15. L’immortalité n’est pas un privilège. — On objectera peut-être que seuls les immortels jouissent de l’immor- talité, et qu’elle n’est même pas extensible à toute l’indi- vidualité des hommes qui vivent dans la mémoire, mais est réservée aux instants de valeur universelle que cer- tains esprits privilégiés surent vivre par intervalles, et, dans certains cas, une fois seulement en leur vie. Mais l'exemple que j’ai donné n’a que la portée d’un exemple pris dans un champ où la vérité spéculative peut être saisie par l’in- tuition de la pensée ordinaire, et peut ainsi aider à monter jusqu’à la vérité même dans toute son universalité. Les immortels, poètes, philosophes et héros de toute l’huma- nité sont de la même étoffe que tous les hommes et même que toutes les choses. Rien et tout, voilà ce dont on se souvient. Rien n’est immortel, si l’immortalité doit être reconnue à des signes de souvenir empirique ; tout est immortel au contraire si le souvenir, à travers lequel la réalité victorieuse du temps se perpétue, est compris comme il doit l'être au sens rigoureux du mot. Nous avons déjà vu que la mémoire n’est qu'un mythe, quand elle est comprise comme la conservation d'un passé momifié et sous- trait à l’intelligence le long de la série des éléments du temps elle-même. On ne se souvient de rien dans ce