SUBJECTIVITÉ DU RÉEL 9 rationnel, tout à fait indépendammant de notre œuvre, mais dans son ensemble « ce qui est » est forcément jugé infé- rieur à l’idéal que nous nous faisons du monde, d'une infériorité proportionnée à ce que notre action doit lui conférer pour l'intégrer et l’élever jusqu’à cet idéal. Même dans les conceptions morales où l’homme est estimé d’autant meilleur qu’il agit moins indépendamment et qu’il se conforme le plus parfaitement à la nature ou à une volonté supérieure, le caractère moral n'est pas oblitéré tant que subsiste la distinction entre l'ordre naturel ou divin qu’il faut observer, et l'autre, l’ordre qui résulte de la sage participation de la volonté humaine au gouvernement providentiel ou, de quelque façon que ce soit, nécessaire du monde. Le caractère moral subsiste alors dans la mesure ou ce second ordre final est vraiment le but auquel tend l’esprit humain, comme idéal inexis- tant en dehors de son activité positive et vraiment productive. Encore. Une conception morale de la vie ne peut se baser sur cette distinction entre une réalité à instaurer et une réalité effectuée à dépasser et corriger, ou même à annuler dans son immédiateté, si la distinction n’im- plique la supériorité de l’idéal sur le réel. Supériorité qui, à son tour, ne serait pas intelligible, si les deux termes de la comparaison appartenaient à deux mondes séparés et incomparables. L’idéal ne serait pas supérieur au réel et ne saurait prévaloir sur lui s’il n’était pas lui-même réel, et plus réel que le réel : c’est-à-dire s’il n'était pas la réalité même qui est le réel élevé à la plus haute puisssance, réalité relativement à laquelle la réalité primi- tive n’est qu'apparente et fausse. En conclusion, toute conception morale du monde suppose que la vraie réalité n’est pas celle qui est, objet de toute expérience ou, comme on dit, de toute consta- tation historique ; mais plutôt l'autre qui est digne d’être : réellement digne, c’est-à-dire estimée telle que nous puis- sions effectivement la vouloir et par suite la réaliser nous- même et en nous. S’il en est ainsi, toute conception pessimiste de la vie