Full text : 9.1933 (0009)

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murs émiettés, ces pauvres mobiliers au ruisseau, avec quelques
 épaves entières qui les font reconnaitre, tandis que quelques
 mètres plus loin une femme cuisine tranquillement dans
une demeure sans vitres et sans toit, mais où le ménage n’a
pas bougé. L’injustice de la vie est criante parfois, et sa cruauté
inquiétante. Comment oublier ces malheureux qui fouillent
dans les plätras pour retrouver quelques souvenirs et en tirent
des objets détériorés, salis, dont ils remplissent corbeilles, charivts,
 ou grands sacs et qu’ils emmènent d’un air désolé. L'un
d'eux avait mis en collier deux grands châssis de fenêtres, sans
vitres, car il n’y en a plus guère en ville, un autre s’est coiffé
d'un chapeau d’enfant et achève de démolir à coups de hache
un escalier qui menace de lui tomber sur la tête. Une femme
range soigneusement des pommes de terre (comment n’ont-elles
pas volé en l’air?) au bord du trottoir, près d’un gros chien en
peluche — où est le bébé qui jouait avec? Plus loin une dizaine de
« sanitaires » essaient avec précaution de déblayer les gravats
d'une maison éventrée, sans doute pour y retrouver le cadavre
d’un disparu, et des familles entières se pressent à la porte
d’une école devenue morgue provisoire, pour y reconnaître
les leurs. Partout des policiers, des pompiers, des gendarmes,
s'agitent dans ce grand chaos, et plusieurs blessés, portant tous
des pansements à la tête, viennent essayer, soutenus par des
amis, de reconnaître ce qui fut leur toit. On est saisi d’une destruction
 aussi totale et aussi monstrueuse, on évoque Sodome
et Gomorrhe, Herculanum et Pompéi, toutes les grandes catastrophes
 de l’antiquité, et l’on se demande pourquoi les hommes
ont inventé la guerre puisque le feu du ciel pourrait suffire
à donner des leçons à l’humanité tout entière. La fraternité
et la solidarité existent devant le malheur, même entre nations
qui furent ennemies : hodie mihi cras tibi, chacun peut s attendre
à payer un jour ou l’autre les progrès d’une civilisation dont il
est si fier, et nous forgeons peut-être tous les outils qui tueront
les nôtres. A quoi bon en faire de spéciaux? Il serait vraiment
moral de montrer à la jeunesse ce que peut être un cataclysme
comme celui-ci, puisqu’il faut qu’un malheur serve à quelque
chose; elle y côtoierait l’horreur et la pitié.

André pu MESNIL.

(Figaro, du 21 février 1933.
            
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