M. Bidault: Il y a des moments où il faut savoir faire des pas en avant. Je crois
pouvoir dire que je contraindrai nos communistes à accepter cette solution, même
si t’Union soviétique n’était pas d’accord.
Les mesures en question doivent être prises avant les élections; c’est-à-dire avant le
début de novembre. Elles pourront avoir un effet heureux sur les élections.
M. Bymes: Je ne vous suis pas très bien. Pourquoi n’attendrions-nous pas le mois
de novembre au cours duquel nous devons nous réunir à quatre pour parler de
l’Allemagne? D'ici là, et avant vos élections, je pourrais faire de nouveau une
déclaration favorable à votre thèse sur la Sarre. Je suis sûr que M. Bevin sera prêt à
faire de même. Seul M. Molotov dira non et ces attitudes divergentes pourront précisément
vous aider dans votre lutte électorale.
M. Bidault: 11 faut plus que cela. 11 faut prendre des mesures positives. Remarquez
que je ne vous demande ni bénédiction, ni accord. Je vous demande simplement de
me dire que vous ne me ferez pas d’opposition si ces mesures sont prises.
M. Bymes: De quelles mesures s’agit-il précisément?
M, Bidault: Il s’agit de mesures conservatoires: établissement d’un cordon douanier
entre la Sarre et l’Allemagne, échange des marks contre des francs en Sarre. Bien
entendu, il ne saurait être question d’annexion politique. Je n’y ai, pour ma part,
jamais été favorable et c’est moi-même qui me suis opposé à l’adoption de cette
thèse par de Gaulle. Je souligne le fait que nous renverrons au traité de paix les
décisions définitives.
M. Bymes: Encore une fois, quelle sera, si vous agissez unilatéralement la réaction
soviétique? Rappelez-vous qu’à Potsdam, nous avons décidé que toutes les
questions de frontières ne seraient réglées qu’au moment du traité de paix. Je
pense, pour ma part, que devant un acte unilatéral de la France, l’Union soviétique
soulèvera de vigoureuses objections. Que ferons-nous alors? La question est grave.
Nous risquons de rompre le front unanime établi à Potsdam.
M. Bidault: Avec cette seule différence qu’à Potsdam, le front n’était pas unanime,
puisque nous n’y étions pas nous-mêmes.
M. Bymes: Mais vous avez adhéré par la suite aux principes de Potsdam.
M. Bidault: Ceci est inexact.
M. Bymes: La question est si grave que je dois vraiment y réfléchir. Je ne puis
vous répondre tout de suite. Pourquoi ne pas la soulever à New York?
M. Bidault: Au fur et à mesure que le temps passe les Allemands reçoivent des encouragements
chaque jour plus grands. Si nous échouons à New York, comme je
n’en doute pas, il sera par la suite impossible de réaliser notre plan.
M. Bymes: Je crains que si une quelconque des quatre Puissances qui occupent le
territoire allemand s’adjuge des droits particuliers sur la zone qu’elle administre
sans accord des trois autres, ceci n’ouvre la voie à de graves complications.
M. Bidault: Oui, mais si nous n’agissons pas, la France n’aura rien accompli après
deux ans de discours inutiles. Nous fermerons la porte à tout espoir de solution.
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